« Ces nouveaux cinéastes, issus des premières promotions de
lauréats des Écoles de Cinéma qui reprennent au Chili en 1994,
réalisent leurs projets en combinant la subjectivité, le monde
local et la culture universelle, tout en déployant excentricité et
astuce dans le choix des thèmes, technologies et stratégies de
gestion. Au contraire du modèle de création dont l'axe est le réalisme,
l'allégorie et l'unité de style, ce cinéma opte pour l'hybridation,
c'est à dire l'organisation de structures qui combineront
ce qui préexiste avec ce qui lui est propre, l'universel avec le
local, ce qu'il ambitionne et ce qui lui est possible, la tradition
et l'expérimentation. [….] La tâche de toute petite cinématographie
isolée des centres industriels comme la nôtre, c'est de
développer des alternatives de jouissance et d'amusement
audiovisuel réalisables ici sans avoir honte de notre espace
urbain, de nos goûts, ressources, désirs et fantaisies, ni d'utiliser,
en même temps, les avancées de la pensée et de la technologie
universelles. Puisque la langue du marché se lit toute seule
et que son abandon pourrait nous mener au mutisme, il n'est pas
possible de repousser absolument le modèle connu. Il faut combiner
les stratégies expérimentales avec certains standards de
compréhension et de bon sens pour pouvoir consolider une cinématographie
hybride en empathie avec son public.
C'est ce qui arrive avec les films Sábado (Bize 2004), Y las vacas
vuelan (Lavanderos 2004), Sagrada familia (Campos 2005), Mi
mejor enemigo (Bowen 2005), Paréntesis (Schweitzer, Solís
2005), qui portent à l'extrême leur façon de raconter en se distinguant
de la ligne narrative et scénographique traditionnelle à
laquelle nous a accoutumés le cinéma chilien, sans abandonner
totalement les stratégies formelles consolidées par la tradition.
Ces films, en plus d'avoir été tournés presque totalement en
extérieurs, d'avoir offert de larges espaces de création et d'improvisation
aux acteurs, de n'avoir pas cédé à la tentation de
décrire des tableaux de moeurs sans lien avec l'histoire centrale,
abandonnent les thèmes faciles à assimiler et à oublier pour proposer
des conflits plus risqués sans perdre l'empathie avec le
public. […] Ces nouveaux auteurs savent qu'ils ne sont pas en
conditions de pontifier sur le monde, c'est pourquoi, sans prétendre
être la voix des sans voix (comme l'ont fait leurs prédécesseurs)
ils se réfugient dans l'humour, l'ironie, la parodie et le
pastiche. Ils construisent leurs scénarios à partir de l'image et
de l'humeur du jour, privilégiant la façon de raconter sur l'histoire
en elle-même. Cette génération est composée de cinéastes
qui ont fait leurs devoirs en regardant la télé, qui ont vu des films
depuis leur naissance, qui ont écouté de la musique sur leur
chaîne personnelle quand ils allaient à l'école, et ils veulent
faire un cinéma qui sera capable de se réinventer sans cesse.
C'est pourquoi ils ont mélangé toutes les techniques, tous les
arts, toutes les superstitions, tous les métiers, toutes les
méchancetés et tous les mythes pour faire leurs films.»
«Excentriques et astucieux» par Carlos Flores Delpino
[traduction :
Odile Bouchet], in Revue Cinémas d'Amérique Latine n°14, mars 2006
Les 14 films présentés
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Sábado, una película en tiempo real de Matías Bize [Chili /// 2004 /// 1h05] Un film tragi-comique en un seul plan de 60 min, qui tient à la fois du cinéma vérité, de la vidéo familiale et de la vidéo de mariage. Sur le point de se marier, une jeune fille apprend que son fiancé a une maîtresse. Vêtue en robe de mariée, elle part à sa recherche pour se venger et erre dans la ville suivie par un cameraman.
Mention spéciale de la FIPRESCI au festival de Mannheim-Heidelberg |
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En la cama de Matías Bize [Chili /// 2005 /// 1h25] Une nuit, Bruno et Daniela se retrouvent dans une chambre d'un
motel. Au départ, il ne se connaissaient pratiquement pas mais, au
fur et à mesure que la nuit avance, leur relation, d'abord purement
sexuelle, devient plus intime, plus profonde, plus sincère aussi dans
un jeu d'attirance-répulsion. La mise en scène dans ces quelques
mètres carrés est parfaitement maîtrisée et bien servie par des dialogues
très justes et une interprétation inspirée. |
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La sagrada familia de Sebastián Campos [Chili /// 2005 /// 1h39] [Film présenté aux Rencontres de 2005 dans la cadre de Cinéma en Construction]
Une famille bourgeoise passe les fêtes de Paques dans sa résidence
secondaire en bord de mer. En cette fin de Semaine Sainte, l’arrivée
de la fiancée du fils, plutôt délurée, jette le trouble et provoque
conflits et drames. Tourné en trois jours, caméra au poing,
avec beaucoup d’improvisations mais très bien interprété, ce film
possède une étonnante vivacité formelle qui sublime la dégradation
prévisible des relations intra et extra familiales. |
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Üxüf Xipay (El despojo) de Dauno Tótoro [Chili /// 2005 /// 1h13] Le peuple mapuche n'en finit pas de lutter pour son autonomie. En
six volets, fondés sur l'histoire de cette résistance, le film éclaire
l'activisme du Mouvement National de Libération, qui réclame la
promotion de l'identité mapuche et la protection de l'environnement,
mais aussi la reconnaissance institutionnelle de la « nation »
mapuche et du territoire qui lui revient. |
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Se arrienda de Alberto Fuguet [Chili /// 2005 /// 1h50] En 1998, Gaston, jeune compositeur prometteur, et ses amis rêvent de
changer le monde. Quinze ans après, il est le seul à rester en marge,
alors que les autres sont bien intégrés dans une vie petite bourgeoise
facile mais superficielle. La rencontre avec Elisa lui fera-t-elle oublier
ses frustrations ? Une construction très élaborée, une bonne fluidité
du récit et l'interprétation de L. Cruz Coke, permettent à A. Fuguet, par
ailleurs écrivain, d’accentuer l’ambiance nostalgique du film |
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Paréntesis de Patricia Schweitzer, Pablo Solis [Chili /// 2005 /// 1h35] Brève rencontre. Camilo est instable et vit avec sa compagne une relation
qui se dégrade. Ils décident de ne plus se voir pendant huit jours. Dans
cette période, Camilo rencontre une très jeune fille vivant dans un
étrange détachement. Que naîtra-t-il de cette brève relation ?
Les images très travaillées de ces jeunes réalisateurs fraîchement
sortis de l'Ecole de Cinéma de San-tiago s'appuient sur l'utilisation
originale de plusieurs caméras. Sans tomber dans les effets faciles,
elles accompagnent avec virtuosité des moments de vie entre parenthèses |
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Mi mejor enemigo de Alex Bowen [Chili /// 2005 /// 1h40] En 1978, pour des problèmes frontaliers, l'Argentine et le Chili
frôlèrent la guerre. Perdues dans la Patagonie, les patrouilles des
deux pays attendent, tendues, un affrontement qui ne vient pas.
Alors, comment s'occuper ? Analysant avec précision la psychologie
des soldats, A. Bowen développe, avec beaucoup de chaleur et de
sincérité, un pamphlet sur l'inutilité de la guerre. |
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El baño de Gregory Cohen [Chili /// 2005 /// 1h27] Que passe-t-il dans une salle de bain à Santiago du Chili entre 1968 et 1989 ? Nous le découvrirons en voyant passer, devant une caméra placée dans un coin de son plafond, les différents locataires d'un appartement. Avec de l'humour, parfois avec horreur et toujours avec beaucoup de pudeur, nous voyons défiler la vie des gens avant, pendant et à la fin de la dictature. Et l'histoire - souvent tragique - du Chili est contenue dans ce seul cadre fixe. |
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Fragmentos urbanos de Sebastián Campos, Carlos Álvarez [Chili /// 2002 /// 1h45] C'est le deuxième film - composé de six courts-métrages - produit
par l'École de Cinéma du Chili et réalisé par deux élèves, dont S.
Campos (son premier long: La Sagrada Familia est en compétition
cette année). Dans cet exercice, chaque court devait comporter au
moins un cadavre. C'est le cas et cela donne une consistance très
sombre à ce travail collectif dont les épisodes, un peu amoraux,
sont à prendre au second degré.
Liste des courts :
Oreja, Click, Mandarina mecánica, Ciudad de maravillas,
Una película de temor, Demonio. |
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Play de Alicia Scherson [Chili /// 2005 /// 1h45] Cristina, une jeune mapuche qui s'occupe d'un vieux monsieur malade, parcourt la ville dans ses moments de liberté, en écoutant de la musique et trouve le porte-documents perdu par Tristán. S'amorcent alors deux parcours parallèles pleins de légereté (vers une hypothétique rencontre ?) «Play est une petite
chanson pop sur un homme qui cherche et une femme qui trouve » résume assez bien ce premier film décontracté, plein de trouvailles et d'humour, avec des petits clins d'oeil discrets du côté de J. L. Godard. |
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El velo de Berta de Esteban Larraín [Chili /// 2004 /// 1h13] L'entreprise Endesa est chargée de la construction du Ralco, un barrage qui
doit inonder les terres des Pehuenches dans l'Alto Bió-Bió. Berta a 84 ans ; elle ne renoncera pas à l'énergie de sa terre. Dynamique de la lutte, ballet des engins mécaniques, paysages mythiques alternent pour interroger : peut-on effacer espaces et cultures minoritaires au nom du progès et surtout de ce qu’on appelle le progrès sacrosaint ? |
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Opus dei : une révolution silencieuse de Marcela Said Cares et Jean de Corteau [Chili /// 2005 /// 0h53] Acquis à une dévotion catholique rigoriste, dont découle un conservatisme
social intransigeant, et à une implication du croyant dans la société, qui se concrétise par un capitalisme paternaliste très secret, les adeptes de l'Opus Dei chilien constituent encore une force opaque incontournable dans le Chili de la Concertation. Enquête sur les arcanes d'un pouvoir occulte. | |